Bassin du Congo : les promesses non tenues de la COP 29
- Alain Leuwat
- 4 mars
- 7 min de lecture
Experts et journalistes scientifiques du Cameroun dénoncent à l’unisson un décalage persistant entre les annonces et les actions concrètes.

Malgré les engagements pris à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, pour tripler le financement climatique en faveur des pays en développement, les pays du Bassin du Congo restent dans l’attente de fonds suffisants pour préserver leurs forêts. Dix ans après l’Accord de Paris, la promesse de 100 milliards de dollars US annuels pour aider les pays du Sud à lutter contre le changement climatique reste un mirage.
Lors de la COP 29 à Bakou au mois d’octobre 2024, les Etats développés ont annoncé un triplement de cette enveloppe, portant l’objectif à 300 milliards de dollars. Mais pour les experts, l’Association des journalistes scientifiques du Cameroun et le Réseau des médias africains pour la promotion de la santé et de l’environnement (Remapsen),réunis à Yaoundé le 31 janvier 2025, cet engagement peine à convaincre. « Les pays développés n’ont jamais atteint la barre des 100 milliards, comment croire qu’ils mobiliseront 300 milliards ? » s’interroge Fridolin Kemajou, expert en finance climatique.
Le Bassin du Congo, deuxième plus grande forêt tropicale au monde, joue un rôle crucial dans la régulation du climat global. Pourtant, cette région ne bénéficie que de 4% des financements internationaux destinés aux forêts tropicales, bien loin des montants alloués à l’Amazonie. Or, sans ressources financières adaptées, la lutte contre la déforestation et l’exploitation illégale reste illusoire.
Le marché carbone, une solution encore floue
A la COP 29, la mise en œuvre de l’article 6 de l’Accord de Paris, qui vise à établir un marché mondial du carbone, a été au centre des débats. Dans ce mécanisme, les forêts du Bassin du Congo devraient théoriquement devenir une source de revenus à travers la compensation carbone. Mais, selon Kagonbe Thimothée, climatologue et environnementaliste, « tant que ces forêts ne seront pas reconnues à leur juste valeur économique, elles resteront exploitées de manière anarchique ».
Les experts réunis à Yaoundé ont insisté sur la nécessité d’un nouveau modèle de financement, impliquant notamment des paiements pour services écosytémiques. L’idée : rémunérer les Etats et les communautés locales pour la protection des forêts. Mais là encore, les engagements concrets se font attendre.
Le Cameroun, comme ses voisins du Bassin du Congo, cherche un équilibre entre exploitation de ses ressources et conservation. Avec 45,7 % de son territoire couvert de forêts, le pays en tire pourtant peu de bénéfices économiques : à peine 6 à 7 % des recettes fiscales de l’État. « Nos forêts doivent devenir un levier de développement, pas un poids », plaide un participant à l’atelier. Face à ces défis, la nécessité d’une coopération internationale renforcée apparaît comme une évidence. Mais tant que les financements ne suivent pas les promesses, les forêts du Bassin du Congo resteront en sursis, tandis que les effets du changement climatique continueront de s’aggraver.
Alain Leuwat

Kagonbe Thimothée, climatologue et environnementaliste
« Une insulte pour les pays africains et les pays en développement »
« Vous savez, les COP se suivent, mais ne se ressemblent pas au vu des résultats que nous obtenons. Et si nous prenons le cas de la COP29 qui s’est passée à Bakou, les résultats sont beaucoup mitigés. C’est, je peux dire, une déception pour les pays africains en général, et le Cameroun aussi en particulier, parce que les objectifs qu’on s’était visés, nous ne les avons pas atteints véritablement. Le premier, c’était de définir un nouvel objectif financier de manière globale. A la COP 15 de Paris, il avait été décidé que les pays développés mobilisent 100 milliards de dollars par an. Mais malheureusement, quand on faisait les décomptes, après 8 ans, ils n’ont même pas voulu mobiliser 100 milliards en 8 ans. On était à environ 80. Et là, les pays africains, les pays en développement, dans les négociations, avions décidé que ces financements soient multipliés. C’est-à-dire atteindre 3 milliards de dollars américains à l’endroit des pays en développement pour les aider, pour les appuyer à réagir face aux questions de pertes et dommages, face aux questions d’adaptation, etc. Mais malheureusement, la décision qui a été arrêtée à la COP de Bakou, la COP 29, c’est seulement tripler les 100 milliards, c’est-à-dire 300 milliards de dollars par an d’ici 2035. Pour les pays africains, pour les pays en développement, c’était une insulte, parce que ça ne vaut même pas le un dixième de ce que nous attendons.
Deuxième chose, c’était par rapport à l’article 6 de l’Accord de Paris où vous avez suivi les négociations concernant le marché carbone pendant neuf ans. On n’arrivait pas à trouver des voies et moyens pour une mise en œuvre efficace de l’article 6, 6.2, 6.4 et 6.8. C’est la collaboration entre les États en ce qui concerne le marché carbone. En définitive, à la COP de Bakou, c’est l’un des résultats positifs. On a pu finaliser les modalités de mise en œuvre et d’entrer véritablement dans le marché carbone. Donc dès cet instant, les pays peuvent déjà commencer à travailler là-dessus. Et comme vous le savez, pour la position du Cameroun, ce n’est pas le carbone qui nous intéresse. C’est d’abord les co-bénéfices. C’est la création d’emplois. C’est le développement d’un environnement sain pour nos populations. Le carbone viendra appuyer. Nous disons pour nous, le carbone, c’est la cerise sur le gâteau. Il faut d’abord rechercher autre chose, partant de la vision du Cameroun, qui est de transformer les contraintes climatiques en opportunités de développement.
Troisième élément important, et enfin pour cette COP-là, c’était définir la mobilisation des fonds pour les pertes et dommages. L’article 8. Ce fonds a été créé lorsque nous étions à la COP de Charles-Michel, en Égypte. Nous en avons discuté à Dubaï. Il était question d’orienter la mobilisation. Est-ce que c’est sur les PIB des pays développés ? Est-ce que c’est sur la base des événements extrêmes ? Inondations, sécheresse, glissements de terrain liés aux changements climatiques qui subviennent dans les pays, que les moyens seront mobilisés ? Malheureusement, jusque-là, on n’a pas encore quelque chose de très essentiel, mais les négociations vont continuer en juin à Bonne et encore à Bellême pour pouvoir trouver des éléments importants et apporter un plus à l’Afrique qui a besoin de moyens pour s’adapter aux questions de changement climatique. »

Kemajou Syapze Fridolin, expert en finance climatique
« Transformer les forêts du Bassin du Congo en pôles de recettes »
« L’initiative de la COMIFAC, accompagnée par le Fonds mondial pour la nature WWF pour l’augmentation du flux de financement pour les forêts du Bassin du Congo est une initiative qui consiste à identifier les facteurs économiques inhérents aux forêts du Bassin du Congo et monétiser ces facteurs, leur donner une valeur et voir comment ces facteurs peuvent être rémunérés par l’ensemble des partenaires internationaux qui œuvrent pour la préservation de l’environnement. Ceci vise tout simplement à faire des forêts du Bassin du Congo non plus des pôles de dépenses comme c’est le cas en ce moment, mais des pôles de recettes, parce que lorsque ces forêts deviennent des pôles de recettes, cela voudrait dire que cela génère des revenus aux pays du Bassin du Congo. Pourtant, ces pays devraient pouvoir les protéger et en tirer le maximum de bénéfices pour leur économie.
Pour transformer ces forêts en pôles de recettes, on peut revenir sur cette question des facteurs économiques qui leur sont associés. Je prends quelques cas d’exemple. Depuis Rio 1992, la convention qui a induit le développement durable, les pays du Bassin du Congo ont pris des mesures en termes de législation forestière, en termes de politiques, de programmes et de projets qui ont permis de stabiliser et de gérer durablement ces forêts. On peut se demander aujourd’hui quels sont les volumes de fonds qui ont été mobilisés pour atteindre cet objectif et envisager dans le futur, à moyen et à long terme, quels sont les fonds nécessaires pour poursuivre la gestion durable des forêts. Est-ce que lorsqu’on aura trouvé le montant, ce seront les pays du Bassin du Congo seuls qui devront continuer à mobiliser leur budget pour financer cette gestion durable des forêts ?
Et si nous répondons non, on peut se demander quels sont les partenaires internationaux qui peuvent contribuer et comment ces partenaires doivent contribuer à cette gestion durable. Un autre facteur serait que, depuis les accords de Kyoto de 2005 sur les droits échangeables du CO₂, les forêts du Bassin du Congo ont stabilisé un volume important de carbone. Est-ce que ce carbone est stabilisé par les forêts ? Si on fait référence à l’article 5 de l’Accord de Paris qui parle de la valorisation du stock de carbone, on peut se demander quelle est la valeur de ce carbone et qui paye la valeur de ce carbone aux pays du Bassin du Congo, et comment. On peut prendre un autre cas : le flux de carbone. Lorsqu’on parle de flux de carbone, on parle des émissions et de la séquestration. On sait que le bilan carbone des pays du Bassin du Congo est net positif de près de 1,5 milliard de tonnes de carbone selon les études de CAFI. Est-ce que ce bilan est net positif ? Quelle est la valeur de ce carbone qu’on a pu séquestrer en plus ? Et si on trouve la valeur, qui nous paye cette valeur ? Et comment cela doit être payé ?
Et lorsqu’on a tous ces éléments, on se rend compte que si ces facteurs sont étudiés, analysés et évalués à leur juste valeur et que les négociations sont faites de manière juste et équilibrée pour que ces valeurs soient payées aux Etats, alors toutes les forêts à haute intégrité du Bassin du Congo deviendront naturellement des pôles de recettes pour les pays, permettant de donner un coup de pouce à la transition économique vers une économie verte de nos nations. »
Propos recueillis par Alain Leuwat
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